Bataille des Roches rouges (détail)

Huile sur toile
H. 2,60 m ; L. 5,50 m
Toulouse, musée des Augustins (inv. Ro 727)

Dernière commande faite à Tournier dans le cadre du programme de décoration des Pénitents noirs, ce tableau est, à bien des égards, une œuvre hors normes. Restée inachevée à la mort de l’artiste dans les derniers jours de 1638 ou au tout début de 1639, cette grande toile a connu des fortunes diverses. En 1873, l’œuvre est décrite roulée dans des conditions d’insalubrité effroyables et considérée comme perdue à jamais. Un rentoilage permit de sauver le tableau suivi d’une restauration fondamentale effectuée en 1982-1983, qui a rendu sa lisibilité à cette œuvre exceptionnelle mais une partie non négligeable des intentions de Tournier a irrémédiablement disparu.
Les auteurs récents ont particulièrement épilogué sur le fait qu’un artiste né protestant ait accepté une commande aussi ouvertement catholique et anti-hérétique. En poussant plus loin cette analyse, ils utilisent les bribes d’information livrées par les archives pour identifier les personnages. Le général romain mort ne peut donc être que Montmorency, défait par Louis XIII. L’image générique du souverain sous les traits de Constantin correspond à Louis XIII, du moins symboliquement. Quant aux autres personnages, rien ne permet de les identifier comme des contemporains de Tournier. L’impression de mélancolie et de défaite qui imprègne ce tableau est celle de toute une époque et on la retrouve chez Valentin. Tournier est un artiste de compassion plus que de triomphe.
Face au sujet qui lui était commandé, Tournier était singulièrement démuni. Il reprit donc presque littéralement la Bataille du pont Milvius de Jules Romain qu’il connaissait de première main. On a parlé d’une influence possible de la Bataille de San Romano de Paolo Uccello et des fresques de Piero della Francesca à Arezzo. Certes, Tournier a été en Italie mais le Quattrocento n’était pas une période de référence à l’époque. Une coïncidence formelle étonnante comme il s’en produit parfois dans l’histoire de l’art n’est peut-être pas à exclure.
Selon toute vraisemblance, Tournier était parfaitement conscient de ses insuffisances et il y remédiait en travaillant ses points forts. Le groupe des cavaliers ressort admirablement du chaos où se noient les assaillants. Les raccourcis des soldats morts du premier plan constituent de beaux morceaux de peinture bien qu’on ne puisse les considérer comme de bonnes études anatomiques. En fait, ce tableau se révèle d’une importance capitale malgré ses défauts : on pense à la Bataille d’Alexandre d’Altdorfer (Munich, Alte Pinakothek). La Bataille des Roches rouges apparaît à cet égard comme un péan en l’honneur de tous les morts car, si Tournier est un artiste impartial, le triomphe des vivants ne rachète pas la douleur de la mort, fût-ce au profit de l’établissement du christianisme.

© Musée des Augustins (D. Martin).