Saut vers haut de page

Exposition en cours

Les Figures de fantaisie

Un phénomène européen

Bartolomé Esteban Murillo (Séville, 1617-1682), La Jeune Marchande de fleurs, Londres, The Governors of Dulwich Picture Gallery. By permission of the Trustees of Dulwich Picture Gallery, London
© Bartolomé Esteban Murillo (Séville, 1617-1682), La Jeune Marchande de fleurs, Londres, The Governors of Dulwich Picture Gallery. By permission of the Trustees of Dulwich Picture Gallery, London

Nous vous proposons ici des courts extraits du passionnant et très riche essai de Melissa Percival, spécialiste de peinture française du XVIIIème siècle, professeure à l'université d'Exeter en Angleterre. C'est à elle qu'est revenu le redoutable honneur de présenter et de définir l'objet d'étude « les figures de fantaisie ».

« Cette exposition dévoile la fascination de l'art européen pour le visage et le corps humains pendant plus de deux siècles. Elle a pour thème principal un type d'œuvre qui a traversé les époques, les figures de fantaisie, où le sujet humain est présenté au spectateur en gros plan. […] Certaines figures sont engageantes ou séductrices, d'autres méprisantes ou méfiantes. Leur charme subtil ou leur indifférence manifeste suscitent la curiosité, la complicité ou le désir du spectateur. Pour les artistes, souvent contraints par les exigences précises d'une commande (saisir une ressemblance, reproduire fidèlement une scène biblique ou mythologique), ces études informelles offraient un exutoire libérateur. Véritables expériences menées sur la matière humaine, elles étaient également l'occasion de déployer tout le brio, l'extravagance et l'humour que peut offrir la peinture. Ce qui naissait dans l'atelier avait du succès auprès des acheteurs, qui appréciaient la beauté et le mystère de ces « têtes » mais qui s'intéressaient aussi à leur étroite relation avec le processus artistique.

[…] Dans cette exposition, la figure de fantaisie est envisagée pour la première fois comme une entité distincte, qui se développa et se diffusa dans l'Europe entière. […]

Une histoire européenne

Cette exposition présente une anthologie des figures de fantaisie. […] La peinture séculière d'après modèle vivant destinée à des collections privées fait son apparition avec la peinture de chevalet à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. Parmi les premiers exemples de figures de fantaisie, nous comptons les mystérieux bergers et musiciens à mi-corps de Giorgione. […] Au tournant du XVIIe siècle, le Caravage donne un nouvel élan aux figures en buste. […] En France, au XVIIIe siècle, les figures de fantaisie de Jean-Baptiste Santerre, Jean Raoux, Alexis Grimou et Jacques Courtin étaient des pastiches délibérés, réalisés pour une nouvelle clientèle en pleine ascension sociale et avide d'aiguiser ses talents de connaisseur. [...] Cette exposition s'arrête à la fin du XVIIIe siècle, mais la figure humaine a continué d'intéresser l'art occidental bien au-delà de cette date.
 

Le visage dans tous ses états

La fragilité de l'identité au début de l'époque moderne est ici le principal enjeu. […]
Les artistes de cette exposition cherchaient à reproduire le visage humain dans toute sa complexité et peignaient souvent plusieurs versions du même visage pour en saisir les nuances ou travaillaient sur une palette de visages pour refléter la diversité de l'être humain (les pastels de Chardin, par exemple). […]
Dans son Salon de 1767, Diderot écrit :
« Quelle différence y a-t-il entre une tête de fantaisie et une tête réelle ? ». D'après certains spécialistes, cette question a pour but de faire clairement la différence entre une œuvre d'imagination (« de fantaisie ») et une œuvre inspirée par la vie réelle (un portrait).

Fantaisie et imagination

[…] La fantaisie est l'antithèse des règles, de l'ordre, de la logique, de l'exactitude, du sérieux, du didactisme, de l'académisme. En bref, la figure de fantaisie comprend ce que le critique moderne Giuseppe Pavanello a appelé un « spazio d'evasione » (espace d'évasion).
Nombre de sources font allusion au sentiment de libération ou de distraction qu'éprouvent les artistes, le plus souvent par opposition aux contraintes liées à l'art du portrait.

[…] L'artiste est libre de dépeindre des postures et des expressions peu orthodoxes : personnage recroquevillé, allongé, dos au spectateur, de profil, arborant un large sourire.

[…] Libéré du devoir de magnifier le sujet, l'artiste construit une sorte de laboratoire du visage, s'attardant sur le détail d'un sourcil, d'une pommette, une barbe hirsute, une multitude de rides. […]
La diversité même des figures de fantaisie ainsi que ce que l'on pourrait prendre pour des contradictions font partie intégrante du terme de fantaisie. La fascination pour le futile et l'inconséquent se retrouve dans l'innocence d'un enfant, la joue rougissante d'une jeune femme, l'inclinaison d'une plume, le geste suspendu d'un serviteur. On ressent un désir aussi ardent qu'inexpliqué face à l'étrangeté d'un jeune berger arcadien ou d'un turban exotique. Ce désir peut devenir érotique à la vue d'une femme aguicheuse ou endormie. Ces peintures racontent bien peu ; il ne s'y passe pas grand-chose. Et pourtant, l'attrait et le charme des figures de fantaisie résident dans leur propension à exprimer désirs enfouis et aspirations secrètes, à valoriser le prosaïque, l'étrange et l'anodin. […]
Et c'est pour cette raison que ces tableaux se prêtent volontiers à la poésie ou à la fiction. […] »

Melissa Percival


Saut vers haut de page